Guillaume Konan, ou Kajeem, est un chanteur, compositeur et interprète qui a grandi à Abobo, un quartier d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui âgé de 57 ans, il a commencé sa carrière dans les années 1990 dans le rap avant d’évoluer vers le reggae.
Kajeem est engagé pour la défense des droits et des libertés et dénonce les restrictions de l’espace civique dans son pays, en particulier du droit à la liberté d’expression. Il travaille avec Amnesty International depuis une douzaine d’années en tant qu’ambassadeur des droits humains.
Après le titre “Osons le courage” en 2023, qui appelait les jeunes à résister à l’injustice, il a sorti en juin 2026 le titre “En toute liberté” avec les artistes Didier Awadi du Sénégal et Soum Bill de la Côte d’Ivoire, et l’appui d’Amnesty International.
« J’ai fait ma première visite de prison à 12 ans en tant que scout catholique. Ça a été une expérience très formatrice pour le petit garçon que j’étais. Je ne comprenais pas qu’on puisse mettre des gens dans ces conditions, quel que soit ce qu’ils avaient fait. Et quand j’ai commencé la musique à l’adolescence, je suis allé vers des genres musicaux qui défendent les plus faibles.
La liberté d’expression est un des premiers droits que j’ai voulu revendiquer. Aujourd’hui, les lois en Côte d’Ivoire concernant Internet sont tellement floues qu’elles sont devenues, pour les autorités, des prétextes à enfermer qui elles veulent. Il n’y a pas de pire oppression que celle qui s’exerce à l’ombre des lois. Pouvoir dénoncer les injustices, c’est un droit fondamental et jusqu’à ma mort, je me battrai pour cela.

En Côte d’Ivoire, de tous temps, une chape de plomb a pesé sur les défenseurs de la liberté d’expression. Pour moi, tout politicien·ne fera ce qu’il faut pour conserver son pouvoir, quitte à marcher sur les droits et les libertés. C’est à la société civile de se battre contre cela. Il ne s’agit pas d’enfreindre la loi ni manquer de respect à qui que ce soit mais de rappeler aux autorités qu’il y a des choses à ne pas faire.
Je fais des chansons qui dénoncent un système, pas des individus.
Kajeem, chanteur ivoirien
Face à l’intimidation
J’ai subi différentes formes de pression. Aujourd’hui, on fait pression sur des animateurs radio pour que certains titres ne soient pas diffusés, et on fait pression sur des sponsors pour qu’ils ne soutiennent plus tel ou tel artiste.
Une des premières chansons pour laquelle j’ai été menacé, c’était “Sergent 2 togos” sortie en 2006, qui dénonçait le racket par les policiers au bord des routes. J’ai l’habitude de plaisanter en disant qu’ailleurs, quand tu es menacé, tu vas te réfugier auprès de la police. Et moi, j’étais menacé par la police ! J’ai dû quitter le pays pendant six mois.
Quand j’ai sorti la chanson “Tu tournes film” en 2023, je me suis retrouvé avec les mêmes choses mais de façon plus violente. “Tu tournes film”, qui signifie “Tu brasses de l’air”, parle de promesses non respectées. Une promesse électorale est une sorte de contrat social passé avec les électeurs. Si tu leur rappelles leurs promesses, les mecs s’énervent !
Je me suis réveillé un matin avec plus de 1600 messages d’injures, y compris des menaces de mort. Mais je n’ai jamais été très effrayé par ces choses et je trouve que c’est contre-productif car une chanson a sa propre vie, même si son auteur est mort ! Il ne faut pas que les gens me voient comme un ennemi. Je fais des chansons qui dénoncent un système, pas des individus.
Les droits humains ne concernent pas qu’une catégorie de pays ou d’individus.
Kajeem, chanteur ivoirien
Comprendre les aspirations de la jeunesse africaine
Les jeunes Africains ont soif de liberté, et ils peuvent avoir le sentiment qu’avec des pouvoirs autoritaires, ils auront des choses qu’ils n’ont pas avec des pouvoirs pseudo-démocratiques. C’est l’expression d’une révolte profonde et du rejet de l’Occident à cause de tous les abus liés à la colonisation et même, avant cela, à l’esclavage. La jeunesse doit prendre conscience qu’on ne pourra bâtir ce continent qu’avec la défense des droits humains.
Les gens peuvent avoir l’impression que les droits humains, c’est un luxe qu’ils ne peuvent pas se permettre parce qu’ils ont des besoins vitaux à satisfaire. Mais combien de gens gagnent beaucoup d’argent et vivent une oppression totale ? On ne peut pas hiérarchiser les besoins, en se disant, “on va manger d’abord et voir ça après”. Les droits humains ne concernent pas qu’une catégorie de pays ou d’individus. Ils sont universels.
Pour moi, le futur est forcément radieux, car chaque jour, on voit des jeunes s’engager en dépit de tout ce qu’on leur propose pour les distraire. Je me vois comme un optimiste triste, à la différence des pessimistes gais qui ont l’air d’être heureux mais ne croient plus en rien et veulent profiter de l’instant présent. Quand tu prends conscience des réalités, ça te rend un peu triste, mais ça te motive parce que ça te montre le travail qu’il y a à faire, et chaque matin, tu repars au combat.
Unir ses forces en chanson à Amnesty International
En 1988, j’étais à Abidjan pour le concert historique de la tournée Human Rights now ! organisée par Amnesty. Par la suite, je croisais sans arrêt l’équipe d’Amnesty sur le terrain, que ce soit quand je travaillais avec la Croix-Rouge, durant des visites aux détenu·e·s, ou quand j’organisais des activités de sensibilisation aux droits humains à l’université. On travaillait sur les mêmes sujets, donc je me suis senti moins seul.
Notre chanson “En toute liberté” est pour tous ceux qui se battent pour le respect des droits humains, pour qu’ils aient un cri de ralliement. »
À l’occasion de la sortie du titre “En toute liberté” et dans le cadre de la campagne Résiste menée par Amnesty International, Kajeem et Amnesty International Côte d’Ivoire organisent une campagne numérique et des débats sur le droit à la liberté d’expression dans les universités de la Côte d’Ivoire.


